François Royet, réalisateur

se laisse parfois aller à sourire et même à rire de bon cœur, l’âpreté du monde qu’il donne à voir n’en est pas moins crue. Le réalisateur, qui a suivi pendant 5 ans Jea- nine et quelques-unes des personnes dont elle s’occupe, réussit cependant la proues- se, sur un sujet aussi sensible, de ne pas repousser le spectateur. C’est la force de ce documentaire d’une heu- re et demie que de rendre « regardables » et même aimables ce (ceux) que – dans la vraie vie – on préfère ne pas voir et encore moins côtoyer. D’ailleurs, ce commerçant du centre ville exaspéré le hurle au visage de Jeanine : «Vous êtes payée avec notre argent pour vous occuperdeça ! » .Aufildes images, « ça »prend formes humaines. Ils s’appellent Johnny, Sté- phane, Dominique. Cependant jamais l’infir- mière n’use de cette familiarité, elle s’adresse à eux d’un Monsieur habillé de leur patro- nyme, toujours. Ce que cette infirmière de santé publique accomplit, bien au-delà de ce que son employeur attend d’elle, c’est nour- rir, entretenir coûte que coûte, leur identité vacillante. Au-delà de l’alcool, de la déchéan- ce sociale et familiale, de la rue, du froid, des coups de couteau et des coups de gueule, ..., il y a des hommes broyés qui se débattent. Jeanine à leurs côtés. On s’identifie à l’une tout autant qu’aux autres. Sans démonstra- tion et avec une économie de mots, on per- çoit bien qu’il est question de trajectoires, de « pas de chance » et non de personnalités ni de prédispositions. Au détour d’une conver- sation, M. Maillefer glisse qu’il a perdu ses parentsàl’âgede14ans. « C’est lapremièrefois que vous me parlez de vos parents » , souligne l’infirmière. M. Maillefer n’en dira pas plus. Pour toute réponse, Jeanine livre à voix haute l’état de ses réflexions « Quand tous les pro- fessionnels ne sont plus compétents, pour une raison ou pour une autre, y’a de sacrés trous quand même, ... » . Des trous qui se transfor- ment souvent en gouffres pour les gens de la rue. Jeanine essaie juste de les aider à ne pas s’y embourber dans ces fichus trous. La première question que nous voulons te poser est : pourquoi ce sujet, ce film ? (Après un long moment de réflexion.) J’avais envie de comprendre, comprendre comment ça marche tout ça, comprendre comment on en arrive là, s’il existe de véritables moyens mis en oeuvre pour aider celui qui se retrouve à cette place et aussi, comment on vit, pense, lorsqu’on y est, et surtout, pourquoi, pour beaucoup de ces gens, il reste difficile d’en sortir... (Nouveau temps de réflexion.) Il y avait aussi la ville, quasiment un village où tout le monde se connaît ou presque... Où en tout cas, moi, je connais beaucoup de monde et de milieux très différents ... Toutes ces vies qui se croisent, tous ces gens à la fois si proches et semblables qui cohabitent... Bien ou mal d’ailleurs... En fait, au tout début, je voulais écrire une fiction dont les actions des uns interféreraient avec la vie des autres... L’idée qu’aucun acte n’est sans conséquence pour ses semblables, l’impression qu’on est chacun un peu responsable de la situation des autres... quelque chose comme ça... Enfin c’était très flou, mais je cherchais là autour... J’avais envie d’ausculter les rouages, les fonctionnements, me disant qu’il y avait certainement là, dans le microcosme d’une petite ville, des éléments universels qui aideraient à mieux comprendre les rapports des uns avec les autres... J’ai alors cherché à échanger avec des personnes vraiment ancrées dans les problèmes sociaux, des gens qui avaient vraiment les mains dedans, qui connaissaient les tenants et les aboutissants de chaque histoire, qui les vivaient au jour le jour mais qui avaient aussi une distance, une réflexion face à tout ça... C’est comme ça que j’ai rencontré Jeanine... On a beaucoup parlé, beaucoup. Plus elle me racontait des choses, plus j’avais l’impression que faire du “cinéma” avec tout ça était totalement décalé. Je trouvais que les moyens nécessaires, non seulement les coûts financiers mais aussi les artifices employés par le cinéma étaient totalement inappropriés pour rendre le vécu de ces situations... Je me voyais mal, par exemple, recréer artificiellement ne serait-ce qu’une lumière qui rendrait l’aspect glauque d’une situation ou demander à un comédien d’atteindre des états extrêmes et de le retrouver le soir pour le dîner offert par la production... J’ai donc décidé de me fondre seul dans le quotidien de Jeanine et les situations qu’elle rencontre avec une petite caméra numérique et un micro HF. Je ne savais pas très bien où j’allais mais après tout, dans un documentaire, n’est-ce pas de faire vivre une véritable expérience au spectateur qui prévaut ? A partir du moment où tu as pris la décision de travailler seul en suivant Jeanine, tu avais bien entendu l’obligation morale et légale de demander aux “acteurs” l’autorisation de les filmer. Comment ont-ils réagi à ta demande et, surtout, comment ont-ils accepté ta présence, car ce qui surprend tout au long du film, c’est leur naturel, ils ne jouent que très rarement avec la caméra comme s’ils l’oubliaient ? Au-delà des questions d’autorisations, il s’est posé tout de suite, non seulement à moi mais à Jeanine aussi, des questions d’ordre moral ; avions-nous le droit d’exposer aux yeux de tous la vie de ces personnes en grande difficulté ? Cela a été une question vraiment très très sensible, nous en avons beaucoup parlé. Jeanine était très mal à l’aise avec tout ça, moi un peu moins car je savais qu’au vu des séquences filmées, je pouvais très bien décider de tout arrêter et de ne rien montrer... C’était un risque à prendre... Propos recueillis par Gilbert Chagrot pour le fanzine Le Zig !, juillet 2007. Entretien avec François Royet 33

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