François Royet, réalisateur
qu’il n’existe pas de remède miracle, qui négocie avec eux de petits contrats : un peu de travail, un logement décent, une cure de désintoxication, toute chose qui leur permet de faire encore un bout de chemin aussi dignement que possible. Jeanine qui ne peut plus refermer un dossier et tourner le dos à quelqu’un qu’elle soutient depuis onze ans sous peine de le plonger dans une détresse encore plus grande. Jeanine qu’ils respectent, qu’ils aiment ou qu’ils haïs- sent suivant les circonstances, parce que si elle les aide, elle est aussi à l’occasion leur conscience, l’empêcheuse de tourner en rond, la mouche du coche, celle qui les écoute et les guide mais qui les engueule aussi quand ils vont trop loin … et ils vont souvent trop loin ! Tout le talent de François Royet est d’avoir laissé vivre ce petit monde sans jamais intervenir. Aucun commentaire, aucune interview, aucune voix off ne viennent parasiter l’histoire qui n’est racontée que par le quotidien des protagonistes et leur évolution personnelle. Ce parti pris évite tout jugement et tout baratin convenu. Le spectateur est face à ces hommes qui vivent, pleurent ou rient et deviennent vite des personnages auxquels il s’attache. Il se prend à espérer que tel ou tel s’en sortira, il est ému des regards échangés entre Jea- nine et Johnny, par la sombre lucidité de Stéphane, il rit quelquefois, non pas à leurs dépens mais avec eux, bref, il apprend à les connaître et à les aimer. Des nouvelles d’ici-bas est une peinture pleine d’humanité, à la fois terrible, décon- certante et drôle d’un milieu souvent mal connu, un milieu dans lequel tout est exacerbé, où rien ne va de soi : passer un coup de téléphone à une administration ou remplir un formulaire semblent être des démarches qui requièrent une énergie que certains n’ont plus. Les comportements sont souvent extrêmes et, faute de mots pour dire, les cris et la violence devien- nent le mode d’expression le plus usité. L’humour n’est pas absent pour autant, un humour souvent grinçant, notamment chez Johnny (ah le passage à l’euro !) qui prend tout avec fatalisme et qui lorsqu’on lui dit « à demain » répond « si je ne suis pas mort » dans un grand éclat de rire, ou quand rien ne va plus, se contente d’un « c’est la vie ! » accompagné d’un sourire plus parlant qu’un long discours. Oui, c’est la vie, c’est leur vie dans toute sa vérité, ses désastres, ses espoirs. Qui sait, il ne leur a peut-être manqué qu’un peu de chance ? Çacommenceparunmorceaud’antho- logie qui frôle le burlesque. Fin 2001, le passage à l’euro est imminent. Jeanine, infirmière de santé publique au centre communal d’action sociale de Pontar- lier dans le Haut-Doubs, tente d’incul- quer les bases de conversion du franc à Monsieur Maillefer. Pour ne pas « se faire avoir » lorsqu’il fera la manche ou achètera sa bouteille de rosé. « 2 euros, ça fait 13 francs et 12 centi- mes » , répète inlassablement l’infir- mière. « Faut arrêter de boire que de l’eau » rétorque mi-guoguenard, mi-énervé M. Maillefer qui n’y comprend rien. Après la théorie, les travaux pratiques, Jeanine l’accompagne à la supérette du coin pour repérer les prix. Mine de rien cette scène, qui provoque l’hilarité, laisse sourdre un certain malaise. Voir M. Maillefer, impuis- sant et perplexe, les pièces étalées devant lui sur le bureau de Jeanine, c’est saisir instantanément ce que ce changement d’habitudes représente pour les personnes les plus fragiles (SDF, étrangers, vieillards, etc) : une véritable perte de repères. Sans accompagnement, cela peut vite virer au cauchemar. Des nouvelles d’ici-bas , le film de François Royet, est à l’image de cette scène, sans pathos ni raccourcis faciles. Le spectateur VIVA MAGAZINE , août 2007
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