François Royet, réalisateur
des problèmes et de l’importance de trouver des attitudes et des réponses personnalisées et humaines à cette souffrance. Il y a une chose que je n’arriverai jamais à comprendre, c’est à quel point ceux-là mêmes qui ont déjà toutes les cartes en main pour surmonter les obstacles de la vie n’ont de cesse de juger et d’enfoncer les plus fragiles qui ont, pour la plupart, grandi, eux, dans des conditions sociales et familiales extrêmement difficiles. Et ça, ça commence dès l’école. Je me souviens d’un camarade de classe qui était constamment attaqué verbalement parce qu’il avait perdu sa mère... Comme s’il ne suffisait pas qu’il ait déjà subi le traumatisme de la perte d’une mère... Les enfants grandissent, portent en eux les cabosses de l’enfance et plus ils sont cabossés, plus ils reçoivent de coups... Je voudrais qu’on s’approche suffisamment pour qu’apparaisse à quel point nous ne sommes pas égaux face aux difficultés de la vie et qu’il est vraiment important de ne pas venir encore ajouter le mépris à leurs souffrances. Cela dit, savoir précisément ce que le film apportera, ça je n’en sais rien, en matière d’effet produit il s’agit d’avoir l’espérance modeste... Le film n’a pas encore été présenté au public, je manque de recul... J’ai quand même tourné pendant plus de 5 ans, pas tous les jours, bien sûr. Puis, j’ai monté encore deux ans... Aujourd’hui, je suis extrêmement curieux de l’effet qu’il va produire... Nous ne te parlerons pas de “l’esthétique”, même s’il y aurait beaucoup à dire sur le rendu des atmosphères, les gros plans sur les visages, la beauté triste des paysages urbains sous la neige etc. … parce que nous savons que pour ce film tes préoccupations étaient autres, mais comment expliques-tu que ce documentaire se voit comme une fiction dont tu aurais travaillé le rythme, les décors et les dialogues dans le moindre détail ? Je suis content que tu dises qu’on peut le voir comme une fiction, j’ai monté petit à petit pendant deux ans, c’est long deux ans, c’est presque aberrant mais j’ai repris mille fois les choses, il faut dire que j’avais plus de 90 heures de rushes... J’aurais pu faire un film de trois heures sans problème, j’ai encore beaucoup d’événements qui sont restés au stade du pré-montage mais il fallait que le film soit vu. Une heure et demie sur ce sujet cela fait déjà peur à beaucoup, je m’en suis rendu compte lors de la recherche de financements, avant même d’avoir vu aucune image, le sujet rebute... Du coup, j’ai travaillé beaucoup à le rendre le plus “digeste” possible, j’ai traqué l’humour, travaillé énormément la construction, le rythme... Quant à l’image, évidemment je n’ai pas cherché “la belle image”, j’ai gardé intactes les atmosphères de tous les lieux que j’ai filmés. Le grain, dû au faible éclairage de certains lieux, m’intéressait vraiment, je ne voulais surtout pas d’une image trop réaliste et froide du journal télévisé par exemple, je voulais que ce soit un film totalement “fait main”. Tous les plans sont faits à l’épaule même en longue focale... ça bouge ? Eh bien oui, c’est juste un petit bonhomme qui filme la ville avec ses petits bras... Si l’ensemble est cohérent, l’image juste par rapport au sujet, cela peut vraiment servir le film. J’espère que cela transparaît... Tu parles du financement, si ce n’est pas indiscret, as-tu trouvé suffisamment d’argent pour travailler dans de bonnes conditions ? L’autre question est directement liée à celle-ci : tu dis que le sujet rebute, comment peut-on à ton avis expliquer cela ? En effet, les différentes chaînes de télévision ont passé tout l’hiver à parler des “campeurs” du canal St-Martin et ont consacré un après-midi aux obsèques de l’abbé Pierre, l’une des personnalités préférées des Français. Il y a là quelque chose qui nous échappe ! Si je regarde comment les choses se sont passées, je dirais en résumé que les pauvres n’intéressent pas beaucoup les riches... Plus sérieusement, je crois que je peux dire que le film a été vraiment très très difficile à produire... Quand je dis que le sujet effraie... Je veux dire que tout le monde est un peu réticent à aborder ces sujets, je le comprends, qui a envie de s’immerger dans des problématiques de ce genre ? Mais que l’on se rassure, dans ce milieu-là aussi l’humour a sa place et toute sa place, les dialogues sont souvent dignes d’un très grand dialoguiste et l’incongruité de la vie amène des situations qui feraient pâlir d’envie bien des scénaristes... Quant aux chaînes de télévision il n’est pas nouveau de dire qu’elles préfèrent les sujets plus légers. Cela dit, France 3 a fini par co-produire une version plus courte du film, plus courte, tout simplement parce qu’il n’existait pas de case dans les programmes correspondant à la durée du film... Il était important aussi pour les protagonistes du film qu’ils aient droit eux aussi à apparaître dans le poste, ils m’en ont souvent parlé. Aujourd’hui, le film dans sa version originale va partir dans les festivals. Son seul moteur sera le bouche à oreille du public... Je croise les doigts... 35
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