François Royet, réalisateur

Nous avons donc choisi de nous laisser du temps pour répondre à cette question... Pour l’heure, il s’agissait de pouvoir filmer... Il fallait que ceux que j’allais filmer me fassent confiance sur ce que j’allais faire et dire avec ces images. J’ai donc pris l’engagement suivant : je filmerais pendant plusieurs années et c’est seulement à la toute fin du tournage, alors que tous sauraient ce que j’ai filmé de leur histoire que je leur demanderais l’autorisation de diffuser leur image. Et ce, y compris pour Jeanine. Chacun savait donc que je prenais le risque de devoir supprimer toute image le concernant. C’est d’ailleurs ce que j’ai dû faire pour l’une des personnes avec laquelle j’ai énormément tourné... Un jour, il est parti, je ne l’ai jamais retrouvé, je n’ai donc pu utiliser aucune des images qui le concernaient, ce qui représentait, en plus d’un personnage supplémentaire au parcours vraiment intéressant, plusieurs mois de tournage... Quant à Jeanine, je ne lui ai demandé l’autorisation de diffuser son image qu’avant la toute première projection publique du film, c’est-à-dire... il y a vraiment très très peu de temps... Ainsi, tout le monde “me tenait!” Un seul refus et c’était des mois de travail qui partaient à la poubelle... Je crois en fait que c’était le plus juste partage des risques... Au-delà de cette règle un peu formelle, il s’est installé entre eux et moi une véritable complicité. Ce n’était plus moi qui venais faire un film, c’est un film que nous faisions ensemble autour de leurs difficultés de vivre. Pour une fois, ils se sentaient dignes d’intérêt, pour une fois quelqu’un s’enquérait de ce qu’ils vivaient au quotidien et pas seulement par le biais de quelques images tournées à Noël à l’heure où les bonnes consciences daignent une fois l’an leur accorder audience, non, tous les jours, presque à chaque étape de leur démarche... Cela les étonnait d’ailleurs... Stéphane m’a dit un jour : «Je ne comprends pas, les mecs de France 3, ils viennent au resto du cœur l’après-midi et ça passe le soir, toi, ça fait des mois que tu es là et on n’a toujours rien vu passer...» . Mais pour en finir là-dessus, concrètement, j’ai d’abord accompagné Jeanine sans caméra puis j’ai parlé du fait que j’aimerais faire un film, à chacun, j’ai expliqué comment et pourquoi. C’est à ce moment-là seulement que j’ai commencé à tourner en demandant oralement à chaque fois aux intéressés leur autorisation, puis j’ai continué à tourner, encore et encore, tous les jours... J’ai fini par faire partie du paysage, au même titre que Jeanine et sa sacoche... Restait le problème, les craintes que nous avions au départ, Jeanine et moi, concernant l’éthique d’une entreprise comme celle-là... La donne avait changé du fait que ce n’était plus moi seul qui faisais un film de mon côté mais nous tous qui le faisions... Certains commençaient même à en revendiquer l’existence... Et puis nous avons testé un montage de quelques séquences sensibles dans de petites projections privées auprès de gens très différents dont certains étaient au départ très hostiles à l’action sociale. Les réactions étaient vraiment intéressantes, l’une d’elles nous a dit : «Nous on dit toujours sur le social... mais... en fait, c’est parce qu’on n’y connaît rien...» . Nous l’avons aussi montré à des gens des forces de l’ordre, un juge, une psychologue et quelques autres encore... Au sortir de ces tests, j’étais pour ma part convaincu de l’utilité d’un film comme celui- là, Jeanine, elle, avait encore des réticences... Mais elle a accepté que je continue à tourner... Après tout, n’avait-elle pas encore tous les droits concernant son image ? Quand tu dis que tu es convaincu de l’utilité d’un film comme celui-là, qu’espères-tu qu’il apportera au public et aux personnes que tu as filmées, ou du moins à celles qui vivent dans des conditions similaires ? Ce que je peux dire, c’est que j’avais envie de faire un travail de fond, pas seulement une incursion momentanée juste pour voir comme ça, comment ça se passe, je voulais qu’on ait vraiment le temps de suivre les choses sur une très longue période pour qu’il nous soit possible de nous approcher au plus près des êtres qui subissent ces situations, de les accompagner vraiment, qu’ils deviennent comme un proche dont on connaît les faiblesses, les intentions, au-delà de la surface des choses. Ainsi, je pense qu’on a une chance de pouvoir “comprendre”. Je dis comprendre comme lorsqu’une expérience vécue nous reste à jamais gravée dans le corps, quand on l’a ressentie dans sa propre chair et que notre point de vue en est à jamais modifié... Cette envie de comprendre, je me suis dit que je ne devais certainement pas être le seul à l’avoir. Lorsque l’on croise ces gens dans la rue dans notre vie de tous les jours, cela nous renvoie souvent à beaucoup de sentiments mêlés, il n’est pas facile de s’approcher vraiment, il y a beaucoup de peurs, peur de l’image qu’ils nous renvoient, peur qu’ils nous happent dans leur dédale d’actions désespérées, de situations chaotiques, peur aussi de ne pouvoir ou savoir gérer notre degré de “compassion” devant l’insistance des appels au secours, peur de la violence sous-jacente, des travers de l’alcoolisme. Toutes ces peurs nous tiennent à une distance qui peut produire au mieux un peu d’indifférence au pire un profond mépris qui mène tout droit vers une sorte de négation pure et simple de la personne humaine. Je crois, et c’est peut-être extrêmement prétentieux de ma part mais je l’assume, qu’un film peut modifier cela, en tout cas le rendre moins aigu, atténuer cet effet, je pense que celui qui aura vu ce film aura une conscience plus aiguë de la complexité

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