François Royet, réalisateur

Avant de voir votre film, je m’attendais à un reportage, à un documentaire. Or ce n’est pas ça du tout ! C’est très beau ! Et surprenant, imprévisible… Franck Esnée // Ce n’est pas un film conventionnel. C’est une palette de petites touches impressionnistes construite sur de l’improvisation. L’improvisation n’est pas la facilité que le mot pourrait suggérer. C’est un vrai travail, une démarche qui suppose l’adhésion de tous les participants et une mise en péril constante de tous. Les prisonniers ont vécu avec moi des stages d’une semaine, par groupes de huit à chaque fois. Chaque journée était une nouvelle découverte. Il fallait que la capture vidéo soit aussi une improvisation. François Royet // Je devais attraper les choses au moment où elles naissaient. Franck n’est pas dirigiste dans ses indications, chaque mouvement de corps n’existait qu’une fois, il fallait capter des moments, suivre intuitivement. La vidéo est l’outil idéal pour ça. Avec de la pellicule, qui est coûteuse, on n’aurait jamais pu saisir large, on aurait perdu tel instant génial qu’on ne repérait même pas sur le coup. J’ai filmé beaucoup pendant sept mois puis, en trois mois d’examen des rushes et de montage, j’ai structuré. Franck // Ne pas savoir à l’avance, jamais… Au début, je craignais l’intrusion de la caméra, les stagiaires auraient pu se replier, ou cabotiner. On s’est mis en position de grande fragilité, François tenait sa caméra sur l’épaule… La confiance s’installait dès la première heure. Rien de contrôlé, de dirigé ; du partage. François // En les suivant j’ai souvent eu l’impression de danser avec eux… Tout s’est fait au feeling, sans préparation, sans a priori professionnel. Le pari de l’improvisation était difficile. Vous auriez pu proposer aux prisonniers le travail d’un petit ballet construit, comme on le fait avec les jeunes pour la fête de l’école… François // Oui, scénariser puis monter le film avec les gars. Mais on aurait perdu la vie, la disponibilité pour ce qu’on ne sait pas, cette irruption de la surprise… Franck // Pour les pensionnaires de la maison d’arrêt, cette proposition de danse venait de la planète Mars, c’est vrai ! Ils devaient se lancer dans un truc pour lequel ils n’avaient aucun repère. Non seulement s’exprimer avec le corps, accepter d’être danseurs en prison, mais encore être les architectes de leurs propres mouvements… La première partie du film montre qu’il y a d’ailleurs eu des résistances. L’un des présents parle d’un « truc de pédé »… Franck // Le stage était proposé comme du “théâtre physique”. Tous les volontaires étaient acceptés, tous les âges étaient là. Certains venaient par intérêt culturel, d’autres parce qu’ils s’ennuyaient en cellule. Il fallait d’abord se rencontrer et accepter, avec la danse, de prendre des risques devant les autres. Ils s’exclamaient : « Ça veut rien dire tout ça ! » Mais ils revenaient le lendemain. Parfois, spectateurs de leurs camarades, ils étaient les premiers surpris : « C’est beau ! » Avec très peu de règles, ils ont accompli un travail énorme. La technique filmique est étonnante pour le profane, ces corps flous qui évoluent sur de grands aplats de couleur… François // Une contrainte de départ était que le spectateur ne devait pas pouvoir identifier les détenus. Je n’allais pas poser des mosaïques sur les visages, les corps auraient été changés, le mouvement cassé. J’ai traité l’image globalement. On aurait pu d’autre part choisir un noir et blanc très contrasté, mais on aurait ainsi appuyé lourdement le côté tragique de la prison. Les corps sont là suffisamment pour dire la difficulté d’être dans cet univers ; vous avez vu que beaucoup de ces personnes dans leur danse jouent inconsciemment avec les murs, avec les bords de l’espace, c’est très parlant. Franck // Ce qui est bouleversant, c’est cette aspiration à la vie, cette nécessité de respirer qui s’avoue. Personne n’oublie où il est, mais ce qui est beau chez ces hommes c’est qu’ils donnent aux autres, accomplissent l’acte le plus généreux qui soit. Quand on est serré dans la pire des impasses, la révolte n’est peut-être pas de hurler, mais de reprendre sa vie. Le film n’explique pas, la couleur livre des sensations, des irruptions de vie qui ne sont pas contrôlées, qui échappent à leurs acteurs comme elles échappaient à nous qui étions avec eux. Cette irruption de la vie dans les corps m’a fait songer à l’un des premiers spectacles de notre histoire, l’Ajax de Sophocle. Les dieux sont la présence forte de la pièce. Ils ne sont pas sur scène, et pourtant sans cesse ils agitent les humains. Franck // C’est ça : on est animé. Les dieux traversaient les Grecs. La danse vient ici habiter des corps qui sont bridés par la détention, physiologiquement diminués par cette contrainte. La danse improvisée est née dans les années soixante-dix d’un désir politique : se mettre devant ce qui traverse le corps, la réalité, l’instant, ce qui est le contraire du monde réglé, de la machine chorégraphiée du monde. L’humanité, c’est tout ce qui nous lie et qui nous échappe. François // Quand on travaille en prison, on peut être tenté par la posture militante, parce que le monde carcéral est dur, il est scandé de mille petites brimades. Je me souviens d’un gars qu’on appelait au parloir alors qu’il ne recevait pas de visite, ou d’un autre à qui son père avait dit : « Tu n’es plus mon fils » et qui restait bloqué là-dessus. Un détenu que nous avions vu en stage et qu’on entend dans le film s’est suicidé... Mais toute la place est donnée à la vie qui se dit quand même, à la beauté qui insiste. Ces pas de danse, peut-être, écartent un peu les murs… Le danseur Franck Esnée et le cinéaste François Royet se sont entretenus avec le journaliste Pierre Izibert. Bribes de dialogue. Entretien avec Franck Esnée et François Royet

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